Un chiffre souvent cité est que la moitié des emplois ont un haut risque d’être automatisés dans un futur proche mais qu’est-ce que cela veut dire exactement ? Est-ce que cela veut dire que le taux de chômage va atteindre  50 % ou est-ce que cela veut dire que la moitié du stock d’emplois actuel risque de disparaître ?

Si le deuxième cas est vrai alors on ne peut pas directement en inférer quel sera le niveau de chômage pour la simple raison qu’il n’y a pas une quantité d’emplois fixe mais que celle-ci évolue. Typiquement, plus de 90 % des emplois d’avant la révolution industrielle ont disparu mais on en a créé d’autres et le chômage a peu augmenté. Mieux vaut donc distinguer emploi et profession : la profession se caractérise qualitativement par la tâche accomplie alors que l’emploi correspond plutôt au nombre de personnes employées à un moment donné.

Voilà comment les choses se déroulent : un nouveau procédé permet d’automatiser une profession particulière ce qui détruirait les emplois associés à cette profession. Mais la main d’œuvre serait juste réallouée vers d’autres professions.
C’est la fable classique des hot-dogs de Paul Krugman : dans un pays la moitié des gens fabriquent des buns et l’autre moitié fabrique des saucisses. Tout à coup  une innovation apparaît qui permet de produire des saucisses avec deux fois moins de travail. 25 % de la population se retrouve-t-elle au chômage ? Non, au lieu de ça on utilise cette innovation pour produire plus de hot-dogs, d’un côté en produisant plus de saucisses, de l’autre en reconvertissant certains anciens fabricants de saucisses afin de produire plus de buns. Le taux de chômage n’a pas augmenté mais les hot-dogs oui.

Il y aurait deux façons de compenser la destruction d’emplois issue de l’automatisation :

1/ En augmentant le nombre d’emplois associés aux professions non automatisées. Par exemple les agriculteurs mis au chômage par la moissonneuse batteuse se sont reconvertis en ouvriers.

2/ En créant de nouvelles professions, probablement associées au nouveau système technique. Les informaticiens typiquement.

Dans l’étude dont tout le monde parle, de laquelle est issue le chiffre de 47 %, Carl Frey nous dit bien que ce nombre correspond uniquement au nombre d’emplois américains actuels et qu’il renonce à simuler la réaction du marché car il n’en a techniquement pas les moyens. Il nous présent ce graphe :
automatisation

L’espace sous les courbes correspond au nombre total d’emplois actuels aux Etats-Unis. A droite, il y a les emplois qui seront sûrement bientôt automatisés, à gauche ceux qui ont peu de chance de l’être. Si l’on suit notre raisonnement les effectifs des professions sur la gauche augmenteront considérablement dans un futur proche. Quelques remarques:

– Quatre catégories semblent épargnées : les métiers de la décision (management et business), les métiers de l’esprit (scientifiques, professeurs, ingénieurs), les métiers de la culture (art et media), les métiers du soin.

– Les métiers de la culture se démarquent particulièrement. Si vous êtes malin, devenez comédien : les intermittents du spectacle sont appelés à devenir de plus en plus en nombreux (ou alors cesseront-ils d’être intermittent à cause d’une demande accrue)

– Ces métiers sont tous relativement techniques et demandent de plus grandes capacités cognitives que les autres. La reconversion des travailleurs vers ces métiers est donc a priori assez difficile, d’où un accroissement significatif du chômage. En tout cas, ce sont vos qualités personnelles qui feront la différence, average is over.

– De plus, l’évolution du chômage dépend aussi de l’élasticité de la demande de travail associée à ces professions. A-t-on vraiment besoin de millions de managers ou alors serait-on satisfait d’un plus petit nombre ?

– L’auteur rappelle que ce n’est pas parce qu’un emploi est automatisable qu’il le sera. Un employé est remplacé par un robot si cela est économiquement profitable. Si la technologie existe mais qu’elle est prohibitive, le salarié gardera son job.

– Même si une superintelligence couplée à des robots très puissants émergeaient, rendant obsolète les décideurs et les médecins, la demande de travail existerait encore car nous accorderions une plus grande valeur au travail humain parce qu’humain. Voyez l’importance donnée aux produits faits main alors que l’équivalent industriel existe. De même, pour les comédiens, qu’on n’a pas envie de voir remplacés par des androïdes. Mais cela impliquerait qu’on ait dépassé la singularité technologique et le monde post-singularité nous est complètement inconnu.

– En tout cas une possibilité non évoquée mais qui me plaît bien est celle d’une croissance de l’artisanat. L’argent que les machines nous font économiser nous l’utiliserions pour nous payer de splendides habits sur mesure, des meubles de grand style et des objets d’art uniques. Tout le monde serait Louis XIV, ce ne serait que capes d’hermine, pièces de théâtre et commodes laquées. Espérons qu’on ne se lasse pas de ces délices!

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