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Les économistes mainstream aimeraient vraiment qu’on arrête de les prendre pour des militants ultralibéraux sous faux drapeau. Entre deux présentations des théorèmes du bien-être (qui nous disent que le marché est un système parfait) et une démonstration du théorème de Coase (qui nous dit que le marché réglera de lui-même le problème des externalités), ils se sentent obligés d’apporter quelques gages, vous savez, pour accréditer l’idée que l’économie est une science parfaitement centriste et propre sur elle malgré tout. Le domaine de la santé fait alors office pour eux de deux ex machina.

Le marché sait être tout terrain mais quand il s’agit de la santé il se casse complètement la gueule. Le marché de la santé consiste en un consommateur qui ne choisit pas ce qu’il consomme et qui n’a pas les moyens de le payer, où celui qui décide ne paie pas ce qu’il choisit et où celui qui paie s’occupe avant tout d’en payer le moins possible.

Pour que ça marche, le patient et le médecin sont censés faire confiance à l’assureur, l’assureur et le médecin sont censés faire confiance au patient et le patient et l’assureur sont censés faire confiance au médecin. Et chacun a intérêt à mentir à tous les autres.

La santé fait figure de manuel exhaustif de tous les échecs que peut subir un marché: biens publics, externalités positives et négatives, monopole, marchés incomplets, asymétries d’information, sélection adverse et aléa moral. Ils y sont vraiment tous.

Et donc les économistes recommandent généralement que la santé soit gérée de manière publique comme c’est le cas en France ou plus encore en Grande Bretagne où les médecins sont des fonctionnaires. Mais de l’industrie pharmaceutique, nos économistes ne pipent mot. La nationalisation d’une entreprise industrielle est la nemesis des économistes mainstream, ils préféreraient à la limite devenir sociologues plutôt que de reconnaître que c’est parfois un instrument utile.

La production de biens marchands, nous disent-ils, devrait être faite de manière privée car les entreprises privées ont une incitation permanente à être plus efficace, en réduisant les coûts et surtout en innovant, ce que l’État ne sait pas faire. De plus un système marchand est mieux à même de découvrir quelles sont les attentes des consommateurs et d’y répondre.

Quelle est le boulot d’une compagnie pharmaceutique ? Inventer de nouveaux médicaments et les diffuser. En pratique, ce qu’elle fait surtout, c’est du marketing et du lobbying.

Le domaine de la santé souffre avant tout d’un problème d’information. Dans celui de la nourriture, le problème est simple : le consommateur connaît ses préférences, il sait qu’il adore le steak et déteste le chou-fleur. Le patient lui n’a aucune idée de quel médicament est bon pour lui.

Étant donnée cette ignorance radicale des consommateurs, notre compagnie pharmaceutique se trouve face à un dilemme : être honnête ou bien mentir. L’un de ces deux choix est plus profitable que l’autre, saurez-vous deviner lequel ?

Il y a tout un éventail de nuances entre l’honnêteté et le mensonge que les compagnies pharmaceutique savent très bien exploiter. Elles se montrent très gentilles envers les médecins par exemple, elles leur offrent des repas gratuits ou leur envoient de jolies brochures, les invitent à des réunions tout à fait innocentes. Elles dépensent des sommes folles en marketing, plus que ce qu’elles ne consacrent à la recherche&développement même.

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Mais on ne peut se contenter des médecins car pour vendre un médicament, il faut d’abord qu’il soit approuvé par les autorités compétentes. Ce choix est fait à partir d’un dossier d’autorisation de mise sur le marché que remplit la société pharmaceutique, dans lequel elle compile toutes les études qui ont été réalisées sur son médicament. Je trouve ça vraiment bizarre. Dans un procès, le juge écoute la version des faits des deux parties en présence avant de rendre sa décision, mais là l’autorité de régulation fonde son jugement uniquement sur la base des informations que la société pharmaceutique décide de lui donner. Si j’étais une société pharmaceutique, j’essaierais de truquer un peu mes résultats, ou alors je ne montrerais que les résultats positifs et je cacherais les résultats négatifs. Et c’est ce qui se passe.

Du coup l’industrie pharmaceutique passe beaucoup de temps à marqueter ses anciens médicaments et à développer des médicaments à partir de modifications mineures de molécules déjà existantes. En 1993/1994, 67% des nouveaux médicaments sont des variations de médicaments déjà existants.
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Ça n’empêche pas les compagnies pharmaceutiques de dépenser de plus en plus alors que le nombre de nouvelles molécules mises sur le marché reste stable (il s’agit de données américaines mais la situation française est probablement comparable vu que c’est une industrie très globalisée):

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L’important c’est de voir que de la recherche qui a conduit aux NMEs, les médicaments réellement innovants, 75 % a été effectuée par les laboratoires de recherche de l’État fédéral américain. Les compagnies pharmaceutiques se sont contentées de reprendre les résultats et de les commercialiser.

Et je ne parle même pas des maladies orphelines, pour lesquelles le marché est tellement étroit qu’il n’offre aucune incitation à investir pour les entreprises.

L’industrie pharmaceutique n’est donc pas réellement innovante car c’est l’État qui fournit dors et déjà l’essentiel de l’innovation pharmaceutique. Elle n’est pas efficace car elle dépense des sommes folles en marketing/lobbying et dans le redéveloppement de médicaments déjà existant. Elle ne satisfait pas mieux les besoins de ses clients mais les dupe en permanence.

Et le clou est qu’elle vend ses médicaments à un prix exorbitant puisque les brevets permettent d’exercer un pouvoir de monopole total sur un médicament en particulier !

On peut certes remplacer le système de brevets par un système de prix comme le propose Joseph Stiglitz, mais ça ne réglera qu’un seul problème.

A l’inverse une entreprise publique ne gaspillerait pas son argent en marketing et en lobbying. Elle ne ferait pas dans le médicament lifestyle qui fait repousser les cheveux et qui garde le ventre plat ni dans la pâle copie du médicament déjà connu. Elle ne distordrait pas la recherche scientifique avec des résultats biaisés. Elle ferait de la recherche pour les maladies orphelines. Elle ne vendrait pas ses médicaments à un prix exorbitant et n’aurait aucun intérêt à empêcher d’autres compagnies de les vendre aussi.

Il nous faut une entreprise publique de ce type.

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