Commençons par une typologie des biens :

  • Un bien peut être rival ou non rival. Un bien est rival si la consommation de ce bien par une personne empêche une autre personne de le consommer. Par exemple si j’utilise mon sèche-cheveux pour me coiffer, quelqu’un d’autre ne pourra pas l’utiliser pendant ce temps là. Par contre une fréquence radio est un bien non rival : si j’allume mon poste pour écouter France Inter, tous les autres auditeurs pourront continuer d’écouter. Un livre physique est un bien rival, un livre électronique est un bien non rival (vu que les couts de duplication sont nuls). Le contenu des deux, l’œuvre, est un bien non rival, elle est duplicable à l’infini sans que ça en prive personne.
  • Un bien peut être excluable ou non excluable. C’est-à-dire que le producteur peut empêcher les gens de consommer son bien une fois qu’il est produit, c’est lui qui décide de qui consomme quoi. Canal + est excluable, si on ne paie pas l’abonnement, on ne peut pas y avoir accès. Un graffiti est non excluable, le graffeur n’a aucun moyen d’empêcher les gens qui passent dans la rue de contempler son graffiti.

A partir de là, on obtient quatre types de biens :

typbiens

Le fait majeur du passage au numérique c’est que l’œuvre devient indépendante de son support. La conséquence et ce qui fait le drame de la culture à l’ère numérique, c’est que les biens culturels sont passés du statut de biens privés (c’est-à-dire rivaux et excluables ) à celui de biens publics (c’est-à-dire non-rivaux et non-excluables), à cause de l’extrême facilité de la duplication et du piratage.

Une des caractéristiques des biens publics est qu’ils ont des couts marginaux nuls, ça ne coute rien de produire une unité supplémentaire. Cette caractéristique a des implications intéressantes.

Economie de la production de base : Pour produire un bien il y a deux sortes de coûts : fixes et variables. Le coût fixe c’est l’investissement initial obligatoire, qui est indépendant du nombre d’unités produites. Les bureaux typiquement. D’autre part le coût variable est tout ce qui dépend du nombre d’unités produites, les matières premières par exemple. Plus vous produisez plus le cout variable total est élevé. Le cout variable total est la somme de tous les coûts marginaux, c’est-à-dire des coûts d’une unité de bien supplémentaire. Pour un bien privé classique ça donne ça :

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La courbe bleue c’est le coût moyen (=cout total/nombre d’unités), la courbe verte le coût fixe moyen (coût fixe/nombre d’unités), la courbe orange le coût variable moyen.

Observons la dynamique du coût fixe moyen : il est très élevé au début mais tend vers zéro avec le nombre d’unités. Si il n’y avait que le coût fixe dans un marché concurrentiel, le prix tendrait aussi vers zéro. Logique : si j’investis 1000 euros dans mon usine et que je ne vends que 10 objets, il faudra que je les fasse payer 100 euros chacun pour rentrer dans mes frais, mais avec 100 objets ce sera 10 euros et avec 1000 objets 1 euro.

Avec un bien privé, il faut rajouter les coûts marginaux, à chaque fois que je produis un bien en plus, j’augmente mes dépenses en main d’œuvre, matières premières etc. ce qui fait le prix du bien ne tend pas vers zéro avec la quantité produite. Mais avec un bien public il n’y a pas de coûts marginaux ! Si je compose une chanson, une fois qu’elle est enregistrée, il n’y a plus aucun coût supplémentaire, une duplication du fichier mp3 ne coûte rien.

A ce stade on peut concevoir le dilemme des biens publics.

Premier scénario : le bien est distribué gratuitement. Mais alors aucune entreprise ne voudra le produire car elle ne pourra faire aucun chiffre d’affaire. Le coût fixe ne disparaît pas magiquement, et s’il y a un coût d’un côté et pas de recettes de l’autre il y a un problème. Le bien ne sera pas produit du tout.

Deuxième scénario : le bien est excluable et l’entreprise qui le produit le vend à un prix donné. Imaginons qu’un morceau de musique coûte 10 000 euros à produire et qu’il soit vendu un euro. S’il y a 10 000 auditeurs pile, c’est parfait, l’entreprise rentre dans ses frais et produit donc le morceau. Mais ajouton un 10 001e auditeur. Il paiera aussi 1 euro pour écouter le morceau. Mais l’entreprise aurait de toute façon produit le morceau s’il n’avait pas payé puisqu’elle est déjà rentrée dans ses frais ! Cet euro que paie ce consommateur, il le paie en pure perte, il ne correspond à aucun coût. Si l’entreprise avait déclaré « c’est bon les gars, notre investissement est rentabilisé, écoutez notre musique gratuitement dorénavant », la société aurait toujours bénéficié du morceau de musique, et l’auditeur et tous les auditeurs d’après auraient été plus riches d’un euro.
Mais évidemment aucune entreprise ne ferait une chose pareille. Et donc il y aura une sous-production du bien car certains individus ayant une disposition à payer inférieure au prix du bien ne le consommeront pas, alors que cela ne coûterait strictement rien à personne que cette consommation ait lieu.

Le dilemme est donc le suivant : Soit le bien non-rival sera sous-produit (bien club) soit il ne sera pas produit du tout (bien public).
La solution des manuels d’économie est de confier la production des biens non-rivaux à l’Etat. Mais évidemment on ne peut pas donner le statut de fonctionnaire à tous les artistes. La solution la plus proche est la licence globale mais elle pose certains problèmes que je n’aborderai pas ici.

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