D’après une enquête rapportée en 1896 par Havelock Ellis, sur 125 élèves d’une « high-school » américaine, 36 au moment de leurs premières règles ne savent absolument rien sur la question, 39 avaient de vagues connaissances ; c’est-à-dire que plus de la moitié d’entre elles était dans l’ignorance. Selon Helen Deutsch, les choses en 1946 n’auraient guère changé. H. Ellis cite le cas d’une jeune fille qui s’est jetée dans la Seine à Saint-Ouen parce qu’elle se croyait atteinte d’une « maladie inconnue ». Stekel, dans les « lettres à une mère », raconte aussi l’histoire d’une enfant qui tenta de se suicider, voyant dans le flux menstruel le signe et la punition des impuretés qui souillaient son âme.

N’avoir plus confiance en son corps, c’est perdre confiance en soi-même. Il n’y a qu’à voir l’importance que les jeunes gens accordent à leurs muscles pour comprendre que tout sujet saisit son corps comme son expression objective.

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Je connais des jeunes filles qui sans être le moins du monde timides ne trouvent aucun plaisir à se promener seules dans Paris parce que, sans cesse importunées, il leur faut sans cesse être sur le qui-vive : tout leur plaisir en est gâché. Si des étudiantes dévalent les rues en bandes joyeuses comme font les étudiants, elles se donnent en spectacle ; marcher à grands pas, chanter, parler fort, rire haut, manger une pomme, c’est une provocation, elles se feront insulter ou suivre ou aborder.

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Chez l’adolescent, il y a une opposition entre l’amour de soi-même et le mouvement érotique qui le jette vers l’objet à posséder : son narcissisme, généralement, disparaît au moment de la maturité sexuelle. Au lieu que la femme étant un objet passif pour l’amant comme pour soi, il y a dans son érotisme une indistinction primitive. Dans un mouvement complexe, elle vise la glorification de son corps à travers les hommages des mâles à qui ce corps est destiné ; et ce serait simplifier les choses de dire qu’elle veut être belle afin de charmer, ou qu’elle cherche à charmer pour s’assurer qu’elle est belle : dans la solitude de sa chambre, dans les salons où elle essaie d’attirer les regards, elle ne sépare pas le désir de l’homme de l’amour de son propre moi.

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L’homme l’éblouit et cependant il lui fait peur. Pour concilier les sentiments contradictoires qu’elle lui porte elle va dissocier en lui le mâle qui l’effarouche et la divinité rayonnante qu’elle adore pieusement. Brusque, sauvage avec des camarades masculins, elle idolâtre de lointains princes charmants :

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Fière de capter l’intérêt masculin, de susciter l’admiration, ce qui la révolte, c’est d’être captée en retour. Avec la puberté, elle a appris la honte : et la honte demeure mêlée à sa coquetterie et à sa vanité ; les regards des mâles la flattent et la blessent à la fois ; elle ne voudrait être vue que dans la mesure où elle se montre : les yeux sont toujours trop perçants. D’où les incohérences qui déconcertent les hommes : elle étale son décolleté, ses jambes, et dès qu’on la regarde elle rougit, s’irrite.

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C’est là le trait qui caractérise la jeune fille et qui nous donne la clef de la plupart de ses conduites ; elle n’accepte pas le destin que la nature et la société lui assignent ; et cependant, elle ne le répudie pas positivement : elle est intérieurement trop divisée pour entrer en lutte avec le monde ; elle se borne à fuir la réalité ou à la contester symboliquement.

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Pour l’homme, le passage de la sexualité infantile à la maturité est relativement simple : il y a objectivation du plaisir érotique qui au lieu d’être réalisé dans sa présence immanente est intentionné sur un être transcendant.

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C’est par le vagin que la femme est pénétrée et fécondée ; il ne devient un centre érotique que par l’intervention du mâle et celle-ci constitue toujours une sorte de viol.

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On peut même coucher avec une morte.

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Se donner par défi, par crainte, par rationalisme puritain, ce n’est pas réaliser une authentique expérience érotique : on atteint seulement un ersatz sans danger et sans grande saveur ; l’acte sexuel ne s’accompagne ni d’angoisse ni de honte parce que le trouble est demeuré superficiel et que le plaisir n’a pas envahi la chair. Ces pucelles déflorées demeurent des jeunes filles ; et il est probable que le jour où elles se trouveront aux prises avec un homme sensuel et impérieux, elles lui opposeront des résistances virginales.

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L’homme commet une grave erreur quand il prétend imposer à sa partenaire son propre rythme et qu’il s’acharne à lui donner un orgasme : souvent il ne réussit qu’à briser la forme voluptueuse qu’elle était en train de vivre à sa manière singulière

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Beaucoup s’imaginent que « faire jouir » une femme est une affaire de temps et de technique, donc de violence ; ils ignorent à quel point la sexualité de la femme est conditionnée par l’ensemble de la situation. La volupté est chez elle, avons-nous dit, une sorte d’envoûtement ; elle réclame un total abandon ; si des mots ou des gestes contestent la magie des caresses, l’envoûtement se dissipe.

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Bien des difficultés seraient épargnées à la femme si l’homme ne traînait derrière lui quantité de complexes qui lui font considérer l’acte amoureux comme une lutte : alors elle pourrait ne pas envisager le lit comme une arène.

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« Le masochisme est une tentative non pour fasciner l’autre par mon objectivité mais pour me faire fasciner moi-même par mon objectivité pour autrui

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Sous une forme concrète et charnelle s’accomplit la reconnaissance réciproque du moi et de l’autre dans la conscience la plus aiguë de l’autre et du moi. Certaines femmes disent sentir en elles le sexe masculin comme une partie de leur propre corps ; certains hommes croient être la femme qu’ils pénètrent ; ces expressions sont évidemment inexactes ; la dimension de l’autre demeure ; mais le fait est que l’altérité n’a plus un caractère hostile ; c’est cette conscience de l’union des corps dans leur séparation qui donne à l’acte sexuel son caractère émouvant ; il est d’autant plus bouleversant que les deux êtres qui ensemble nient et affirment passionnément leurs limites sont des semblables et sont cependant différents. Cette différence qui, trop souvent, les isole devient quand ils se rejoignent la source de leur émerveillement ; la fièvre immobile qui la brûle, la femme en contemple dans la fougue virile la figure inversée ; la puissance de l’homme, c’est le pouvoir qu’elle exerce sur lui ; ce sexe gonflé de vie lui appartient comme son sourire à l’homme qui lui donne le plaisir. Toutes les richesses de la virilité, de la féminité se réfléchissant, se ressaisissant les unes à travers les autres, composent une mouvante et extatique unité. Ce qui est nécessaire à une telle harmonie, ce ne sont pas des raffinements techniques mais plutôt, sur les bases d’un attrait érotique immédiat, une réciproque générosité de corps et d’âme.

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J’ai dit déjà combien les psychanalystes créent d’équivoques en acceptant les catégories masculin-féminin telles que la société actuelle les définit. En effet, l’homme représente aujourd’hui le positif et le neutre, c’est-à-dire le mâle et l’être humain, tandis que la femme est seulement le négatif, la femelle. Chaque fois qu’elle se conduit en être humain, on déclare donc qu’elle s’identifie au mâle.

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Les notions « complexe d’infériorité », « complexe de masculinité » me font songer à cette anecdote que Denis de Rougemont raconte dans la Part du Diable : une dame s’imaginait que, lorsqu’elle se promenait dans la campagne, les oiseaux l’attaquaient ; après plusieurs mois d’un traitement psychanalytique qui échoua à la guérir de son obsession, le médecin l’accompagnant dans le jardin de la clinique s’aperçut que les oiseaux l’attaquaient.

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seulement dans la bouche de ses convives que le travail de la cuisinière trouve sa vérité ; elle a besoin de leurs suffrages ; elle exige qu’ils apprécient ses plats, qu’ils en reprennent ; elle s’irrite s’ils n’ont plus faim : au point qu’on ne sait plus si les pommes de terre frites sont destinées au mari ou le mari aux pommes de terre frites.

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acuité. Le paradoxe du mariage, c’est qu’il a à la fois une fonction érotique et une fonction sociale : cette ambivalence se reflète dans la figure que le mari revêt pour la jeune femme. Il est un demi-dieu doué de prestige viril et destiné à remplacer le père : protecteur, pourvoyeur, tuteur, guide ; c’est dans son ombre que la vie de l’épouse doit s’épanouir ; il est le détenteur des valeurs, le garant de la vérité, la justification éthique du couple. Mais il est aussi un mâle avec qui il faut partager une expérience souvent honteuse, baroque, odieuse, ou bouleversante, en tout cas contingente ; il invite la femme à se vautrer avec lui dans la bestialité cependant qu’il la dirige d’un pas ferme vers l’idéal.

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Par timidité, par maladresse, par paresse, elle s’en remet à l’homme du soin de forger les opinions communes sur tous les sujets généraux et abstraits. Une femme intelligente, cultivée, indépendante, mais qui avait admiré pendant quinze ans un mari qu’elle jugeait supérieur, me disait avec quel désarroi, après sa mort, elle s’était vue obligée de décider elle-même de ses convictions et de ses conduites : elle essaie encore de deviner ce qu’il eût pensé et résolu en chaque circonstance. Le mari se complaît généralement dans ce rôle de mentor et de chef

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d’une manière ou d’une autre elle essaie de l’humilier dans sa virilité. Si la prudence lui interdit de le pousser à bout, du moins enferme-t-elle orgueilleusement dans son cœur le secret de sa froideur hautaine ; elle le livre parfois à un journal, plus volontiers à des amies : quantité de femmes mariées s’amusent à se confier les « trucs » dont elles se servent pour feindre un plaisir qu’elles prétendent ne pas éprouver ; et elles rient férocement de la vaniteuse naïveté de leurs dupes ; ces confidences sont peut-être une autre comédie : entre la frigidité et la volonté de frigidité, la frontière est incertaine.

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Pour qu’il y ait entre époux loyauté et amitié, la condition sine qua non c’est qu’ils soient tous deux libres à l’égard l’un de l’autre et concrètement égaux. Tant que l’homme possède seul l’autonomie économique et qu’il détient – de par la loi et les mœurs – les privilèges que confère la virilité, il est naturel qu’il apparaisse si souvent comme un tyran, ce qui incite la femme à la révolte et la ruse.

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Un malade après avoir remercié ses amis, ses proches, ses infirmières, dit à sa jeune femme qui, pendant six mois, n’avait pas quitté son chevet : « Toi, je ne te remercie pas, tu n’as fait que ton devoir. »

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Elle passe un temps plus ou moins long à sa toilette, au ménage ; si elle a une bonne, elle lui donne ses ordres, traîne un peu dans la cuisine en bavardant ; sinon elle va flâner au marché, échange quelques mots sur le prix de la vie avec ses voisines ou avec les fournisseurs. Si mari et enfants reviennent à la maison pour déjeuner, elle ne profite pas beaucoup de leur présence ; elle a trop à faire à préparer le repas, servir, desservir ; le plus souvent ils ne rentrent pas. De toute façon, elle a devant elle une longue après-midi vide. Elle conduit ses plus jeunes enfants au jardin public et tricote ou coud tout en les surveillant ; ou, assise chez elle près de la fenêtre, elle raccommode ; ses mains travaillent, son esprit n’est pas occupé ; elle ressasse des soucis ; elle esquisse des projets ; elle rêvasse, elle s’ennuie ; aucune de ses occupations ne se suffit à elle-même ; sa pensée est tendue vers le mari, les enfants qui porteront ces chemises, qui mangeront le plat qu’elle prépare ; elle ne vit que pour eux ; et lui en sont-ils seulement reconnaissants ?

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Les hommes ont tendance à prendre l’avortement à la légère ; ils le regardent comme un de ces nombreux accidents auxquels la malignité de la nature a voué les femmes : ils ne mesurent pas les valeurs qui y sont engagées. La femme renie les valeurs de la féminité, ses valeurs, au moment où l’éthique mâle se conteste de la façon la plus radicale. Tout son avenir moral en est ébranlé. En effet, on répète à la femme depuis son enfance qu’elle est faite pour engendrer et on lui chante la splendeur de la maternité ; les inconvénients de sa condition – règles, maladies, etc. –, l’ennui des tâches ménagères, tout est justifié par ce merveilleux privilège qu’elle détient de mettre des enfants au monde. Et voilà que l’homme, pour garder sa liberté, pour ne pas handicaper son avenir, dans l’intérêt de son métier, demande à la femme de renoncer à son triomphe de femelle.

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Aliénée dans son corps et dans sa dignité sociale, la mère a l’illusion pacifiante de se sentir un être en soi, une valeur toute faite. Mais ce n’est qu’une illusion. Car elle ne fait pas vraiment l’enfant : il se fait en elle ; sa chair engendre seulement de la chair : elle est incapable de fonder une existence qui aura à se fonder elle-même ; les créations qui émanent de la liberté posent l’objet comme valeur et le revêtent d’une nécessité : dans le sein maternel, l’enfant est injustifié, il n’est encore qu’une prolifération gratuite, un fait brut dont la contingence est symétrique de celle de la mort. La mère peut avoir ses raisons de vouloir un enfant, mais elle ne saurait donner à cet autre qui va être demain ses propres raisons d’être ; elle l’engendre dans la généralité de son corps, non dans la singularité de son existence.

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Ce qui est significatif, c’est que normalement la femme – comme certaines femelles domestiques – a besoin d’un secours pour accomplir la fonction à laquelle la nature la voue ; il y a des paysannes aux mœurs rudes et des filles-mères honteuses qui s’accouchent elles-mêmes : mais leur solitude entraîne souvent la mort de l’enfant ou chez la mère des maladies inguérissables. Dans le moment même où la femme achève de réaliser son destin féminin, elle est encore dépendante : ce qui prouve aussi que dans l’espèce humaine la nature ne se distingue jamais de l’artifice.

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Parfois ces rapports revêtent un caractère nettement sexuel. Ainsi, dans la confession recueillie par Stekel et que j’ai citée, on lit : J’allaitais mon fils, mais sans joie car il ne poussait pas et nous perdions tous deux du poids. Cela représentait quelque chose de sexuel pour moi et j’éprouvais un sentiment de honte en lui donnant le sein. J’avais la sensation adorable de sentir le petit corps chaud qui se serrait contre le mien ; je frissonnais quand je sentais ses petites mains me toucher… Tout mon amour se détachait de mon moi pour aller vers mon fils… L’enfant était trop souvent avec moi. Dès qu’il me voyait au lit, il avait alors deux ans, il se traînait vers le lit, essayant de se mettre sur moi. Il caressait mes seins avec ses petites mains et voulait descendre avec son doigt ; ce qui me faisait plaisir au point que j’avais de la peine à le renvoyer. Souvent j’ai dû lutter contre la tentation de jouer avec son pénis…

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Le grand danger que nos mœurs font courir à l’enfant, c’est que la mère à qui on le confie pieds et poings liés est presque toujours une femme insatisfaite : sexuellement elle est frigide ou inassouvie ; socialement elle se sent inférieure à l’homme ; elle n’a pas de prise sur le monde ni sur l’avenir ; elle cherchera à compenser à travers l’enfant toutes ces frustrations ; quand on a compris à quel point la situation actuelle de la femme lui rend difficile son plein épanouissement, combien de désirs, de révoltes, de prétentions, de revendications l’habitent sourdement, on s’effraie que des enfants sans défense lui soient abandonnés.

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La majorité des femmes à la fois revendiquent et détestent leur condition féminine ; c’est dans le ressentiment qu’elles la vivent. Le dégoût qu’elles éprouvent pour leur sexe pourrait les inciter à donner à leurs filles une éducation virile : elles sont rarement assez généreuses. Irritée d’avoir engendré une femme, la mère l’accueille par cette équivoque malédiction : « Tu seras femme. » Elle espère racheter son infériorité en faisant de celle qu’elle regarde comme son double une créature supérieure ; et elle tend aussi à lui infliger la tare dont elle a souffert.

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Il y a une mauvaise foi extravagante dans la conciliation du mépris que l’on voue aux femmes et du respect dont on entoure les mères. C’est un criminel paradoxe que de refuser à la femme toute activité publique, de lui fermer les carrières masculines, de proclamer en tous domaines son incapacité, et de lui confier l’entreprise la plus délicate, la plus grave aussi qui soit : la formation d’un être humain.

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Mais il faut souligner que la décence ne consiste pas à se vêtir avec une rigoureuse pudeur. Une femme qui sollicite trop clairement le désir mâle a mauvais genre ; mais celle qui semble le répudier n’est pas plus recommandable : on pense qu’elle veut se masculiniser, c’est une lesbienne ; ou se singulariser : c’est une excentrique ; en refusant son rôle d’objet, elle défie la société : c’est une anarchiste. Si elle veut seulement ne pas se faire remarquer, il faut qu’elle conserve sa féminité.

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Les amitiés féminines qu’elle parvient à conserver ou à créer seront précieuses à la femme ; elles ont un caractère très différent des relations que connaissent les hommes ; ceux-ci communiquent entre eux en tant qu’individus à travers les idées, les projets qui leur sont personnels ; les femmes, enfermées dans la généralité de leur destin de femmes, sont unies par une sorte de complicité immanente.

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Ensemble elles se vengent de lui, lui dressent des pièges, le maudissent, l’insultent : mais elles l’attendent. Tant qu’elles stagnent dans le gynécée, elles baignent dans la contingence, dans la fadeur et l’ennui ; ces limbes ont retenu un peu de la chaleur du sein maternel : mais ce sont des limbes. La femme ne s’y attarde avec plaisir qu’à condition d’escompter bientôt en émerger. Ainsi ne se plaît-elle dans la moiteur de la salle de bains qu’en imaginant le salon illuminé où elle fera tout à l’heure son entrée. Les femmes sont les unes pour les autres des camarades de captivité, elles s’aident à supporter leur prison, même à préparer leur évasion : mais le libérateur viendra du monde masculin.

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Une vieille fille, B. V…, quarante-trois ans, riche, va voir un médecin une fois par mois, après ses règles, en exigeant un examen très soigneux parce qu’elle croyait que quelque chose n’allait pas. Elle change chaque mois de médecin et joue chaque fois la même comédie. Le médecin lui demande de se déshabiller et de se coucher sur la table ou le divan. Elle s’y refuse en disant qu’elle est trop pudique, qu’elle ne peut pas faire une chose pareille, que c’est contre la nature ! Le médecin la force ou la persuade doucement, elle se déshabille enfin, lui expliquant qu’elle est vierge et qu’il ne devrait pas la blesser. Il lui promet de faire un toucher rectal. Souvent l’orgasme se produit dès l’examen du médecin ; il se répète, intensifié, pendant le toucher rectal. Elle se présente toujours sous un faux nom et paye de suite… Elle avoue qu’elle a joué avec l’espoir d’être violée par un médecin…

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Mme L. M…, trente-huit ans, mariée, me dit être complètement insensible auprès de son mari. Elle vient se faire analyser. Après deux séances seulement, elle m’avoue avoir un amant. Mais il n’arrivait pas à lui faire atteindre l’orgasme. Elle n’en avait qu’en se faisant examiner par un gynécologue. (Son père était gynécologue !)

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En outre, les femmes en service sont très souvent des déracinées ; on estime que 80 % des prostituées parisiennes viennent de la province ou de la campagne. La proximité de sa famille, le souci de sa réputation empêcheraient la femme d’embrasser une profession généralement déconsidérée ; mais perdue dans une grande ville, n’étant plus intégrée à la société, l’idée abstraite de « moralité » ne lui oppose aucun barrage.

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En 1857, Parent-Duchâtelet, sur 5 000 prostituées, avait trouvé que 1 441 avaient été influencées par la pauvreté, 1 425 séduites et abandonnées, 1 255 abandonnées et laissées sans ressources par leurs parents. Les enquêtes modernes suggèrent à peu près les mêmes conclusions.

C’est cette nécessité de plaire à des individus, à la foule, qui apparente la « vedette » à l’hétaïre. Elles jouent dans la société un rôle analogue : je me servirai du mot d’hétaïre pour désigner toutes les femmes qui traitent, non leur corps seulement, mais leur personne entière comme un capital à exploiter.

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Elle est trop fière d’avoir réussi à se faire sa place dans ce monde pour souhaiter qu’il change.

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On rencontre bien plus couramment des émules de cette Spartiate trop vantée qui condamnait allégrement son rejeton à la gloire ou à la mort ; ce que le fils a à faire sur terre, c’est de justifier l’existence de sa mère en s’emparant à leur profit commun des valeurs qu’elle-même respecte.

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On touche là à la lamentable tragédie de la femme âgée : elle se sait inutile ; tout au long de sa vie la femme bourgeoise a souvent à résoudre le dérisoire problème : comment tuer le temps ? Mais une fois les enfants élevés, le mari arrivé, ou du moins installé, les journées n’en finissent pas de mourir.

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N’étant spécialisées ni en politique, ni en économie, ni en aucune discipline technique, les vieilles dames n’ont sur la société aucune prise concrète ; elles ignorent les problèmes que pose l’action ; elles sont incapables d’élaborer aucun programme constructif. Leur morale est abstraite et formelle comme les impératifs de Kant ; elles prononcent des interdits au lieu de chercher à découvrir les chemins du progrès ; elles n’essaient pas de créer positivement des situations neuves : elles s’attaquent à ce qui est déjà afin d’en éliminer le mal ; c’est ce qui explique que toujours elles se coalisent contre quelque chose : contre l’alcool, la prostitution, la pornographie ; elles ne comprennent pas qu’un effort purement négatif est voué à l’insuccès, comme l’a prouvé en Amérique l’échec de la prohibition,

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Amusée ou amère, la sagesse de la vieille femme demeure encore toute négative : elle est contestation, accusation, refus ; elle est stérile. Dans sa pensée comme dans ses actes, la plus haute forme de liberté que puisse connaître la femme-parasite c’est le défi stoïcien ou l’ironie sceptique. À aucun âge de sa vie elle ne réussit à être à la fois efficace et indépendante.

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La mentalité de la femme perpétue celle des civilisations agricoles qui adorent les vertus magiques de la terre : elle croit à la magie. Son érotisme passif lui découvre le désir non comme volonté et agression mais comme une attraction analogue à celle qui fait osciller le pendule du sourcier ; la seule présence de sa chair gonfle et dresse le sexe mâle ; pourquoi une eau cachée ne ferait-elle pas tressaillir la baguette de coudrier ?

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Elle sait mal se servir de la logique masculine. Stendhal remarquait qu’elle la manie aussi adroitement que l’homme si le besoin l’y pousse. Mais c’est un instrument qu’elle n’a guère l’occasion d’utiliser. Un syllogisme ne sert ni à réussir une mayonnaise, ni à calmer les pleurs d’un enfant ; les raisonnements masculins ne sont pas adéquats à la réalité dont elle a l’expérience.

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On enferme la femme dans une cuisine ou dans un boudoir, et on s’étonne que son horizon soit borné ; on lui coupe les ailes, et on déplore qu’elle ne sache pas voler. Qu’on lui ouvre l’avenir, elle ne sera plus obligée de s’installer dans le présent.

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C’est assurément parce que sa vie s’enlève sur un fond de révolte impuissante que la femme a tant de facilité à pleurer ; sans doute a-t-elle physiologiquement un moindre contrôle que l’homme de son système nerveux et sympathique ; son éducation lui a appris à se laisser aller : les consignes jouent ici un grand rôle puisque Diderot, Benjamin Constant versaient des déluges de larmes, alors que les hommes ont cessé de pleurer depuis que la coutume le leur défend.

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ici. Le phallus pour Lawrence et pour tant d’autres, c’est à la fois une énergie vivante et la transcendance humaine. Ainsi la femme peut voir dans les plaisirs du lit une communion avec l’esprit du monde. Vouant à l’homme un culte mystique, elle se perd et se retrouve dans sa gloire.

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La joie qui est un bondissement de liberté est réservée à l’homme ; ce que la femme connaît c’est une impression de souriante plénitude

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On voit que l’ensemble du « caractère » de la femme : ses convictions, ses valeurs, sa sagesse, sa morale, ses goûts, ses conduites, s’expliquent par sa situation. Le fait que sa transcendance lui est refusée lui interdit normalement l’accès aux plus hautes attitudes humaines : héroïsme, révolte, détachement, invention, création ; mais chez les mâles mêmes elles ne sont pas si communes.

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-L’amour tient moins de place dans la vie féminine qu’on ne l’a souvent prétendu. Mari, enfants, foyer, plaisirs, mondanités, vanité, sexualité, carrière sont beaucoup plus importants. Presque toutes les femmes ont rêvé du « grand amour » : elles en ont connu des ersatz, elles s’en sont approchées ; sous des figures inachevées, meurtries, dérisoires, imparfaites, mensongères, il les a visitées ; mais très peu lui ont vraiment dédié leur existence.

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Les psychanalystes prétendent volontiers que la femme poursuit en son amant l’image de son père ; mais c’est parce qu’il est homme, non parce qu’il est père, que celui-ci éblouissait l’enfant et tout homme participe à cette magie ; la femme ne souhaite pas réincarner un individu en un autre, mais ressusciter une situation : celle qu’elle a connue petite fille, à l’abri des adultes ; elle a été profondément intégrée au foyer familial, elle y a goûté la paix d’une quasi-passivité ; l’amour lui rendra sa mère aussi bien que son père, il lui rendra son enfance ;

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C’est par le travail que la femme a en grande partie franchi la distance qui la séparait du mâle ; c’est le travail qui peut seul lui garantir une liberté concrète. Dès qu’elle cesse d’être un parasite, le système fondé sur sa dépendance s’écroule ; entre elle et l’univers il n’est plus besoin d’un médiateur masculin.

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Le privilège que l’homme détient et qui se fait sentir dès son enfance, c’est que sa vocation d’être humain ne contrarie pas sa destinée de mâle. Par l’assimilation du phallus et de la transcendance, il se trouve que ses réussites sociales ou spirituelles le douent d’un prestige viril. Il n’est pas divisé. Tandis qu’il est demandé à la femme pour accomplir sa féminité de se faire objet et proie, c’est-à-dire de renoncer à ses revendications de sujet souverain.

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rares sont en vérité les femmes qui savent créer avec leur partenaire un libre rapport ; elles se forgent elles-mêmes les chaînes dont il ne souhaite pas les charger : elles adoptent à son égard l’attitude de l’amoureuse. Pendant vingt ans d’attente, de rêve, d’espoir, la jeune fille a caressé le mythe du héros libérateur et sauveur : l’indépendance conquise dans le travail ne suffit pas à abolir son désir d’une abdication glorieuse.

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la spontanéité n’est pas une conduite aussi simple qu’elle le paraît : le paradoxe du lieu commun – comme l’explique Paulhan dans les Fleurs de Tarbes –, c’est qu’il se confond souvent avec l’immédiate traduction de l’impression subjective ; si bien qu’au moment où la femme, livrant sans tenir compte d’autrui l’image qui se forme en elle, se croit le plus singulière, elle ne fait que réinventer un banal cliché ;

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La dispute durera tant que les hommes et les femmes ne se reconnaîtront pas comme des semblables, c’est-à-dire tant que se perpétuera la féminité en tant que telle ; des uns et des autres qui est le plus acharné à la maintenir ? La femme qui s’en affranchit veut néanmoins en conserver les prérogatives ; et l’homme réclame qu’alors elle en assume les limitations. « Il est plus facile d’accuser un sexe que d’excuser l’autre », dit Montaigne. Distribuer des blâmes et des satisfecit est vain. En vérité, si le cercle vicieux est ici si difficile à briser, c’est que les deux sexes sont chacun victimes à la fois de l’autre et de soi ;

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Un monde où les hommes et les femmes seraient égaux est facile à imaginer, car c’est exactement celui qu’avait promis la Révolution soviétique : les femmes élevées et formées exactement comme les hommes travailleraient dans les mêmes conditions(239) et pour les mêmes salaires ; la liberté érotique serait admise par les mœurs, mais l’acte sexuel ne serait plus considéré comme un « service » qui se rémunère ; la femme serait obligée de s’assurer un autre gagne-pain ; le mariage reposerait sur un libre engagement que les époux pourraient dénoncer dès qu’ils voudraient ; la maternité serait libre, c’est-à-dire qu’on autoriserait le birth-control et l’avortement et qu’en revanche on donnerait à toutes les mères et à leurs enfants exactement les mêmes droits, qu’elles soient mariées ou non ; les congés de grossesse seraient payés par la collectivité qui assumerait la charge des enfants, ce qui ne veut pas dire qu’on retirerait ceux-ci à leurs parents mais qu’on ne les leur abandonnerait pas.

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