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Ce livre, qui est la caution scientifique des adversaires de l’immigration, ne satisfait pas vraiment la promesse de son titre, pourvu que l’on n’attende pas des immigrants qu’il résolvent tous les problèmes de la France. Suggérant que l’intelligentsia immigrationniste se voile la face sur la masse des flux migratoires en France et sur leurs bénéfices supposés, Michèle Tribalat se propose de nous dessiller les yeux et de nous montrer que l’immigration n’est pas une chance pour la France.

C’est un livre qui n’est pas sans vertus. Je suis prêt à croire la partie consacrée à dénoncer les insuffisances voire la pusillanimité des instances chargées de construire les statistiques de l’immigration en France. Par un attachement dévoyé au politiquement correct, celles-ci sous-estimeraient systématiquement les flux migratoires et se refuseraient à adopter les bons outils et les bonnes définitions qui en permettrait une meilleur estimation. Soit, je suis toujours partisan d’avoir de meilleurs données, même si cela nécessite d’introduire des statistiques ethniques. Et que l’INSEE et l’INED soient soumis à des contraintes politiques, je veux bien le croire. Pourtant, mêmes les chiffres revus à la hausse de Tribalat ne placent l’immigration actuelle que bien derrière celle des années 1960 et 1970.

D’autre part Tribalat montre clairement que l’ancienne immigration, souvent issue de l’Europe du sud, l’Italie et l’Espagne surtout, et motivée par la recherche de travail a été remplacée par une immigration originaire surtout d’Afrique, et dont les justifications sont plutôt le regroupement familiale et surtout la présence de liens personnels et familiaux, c’est-à-dire le plus souvent le mariage avec un citoyen français.
Cela la conduit à dire que les flux migratoires s’engendrent désormais eux-mêmes, selon la mécanique suivante : un étranger migre en France puis rapatrie sa famille au titre du regroupement familial. Ses enfants se marient ensuite avec des personnes vivant dans le pays d’origine de leurs parents et ces personnes émigrent alors en France au titre de liens personnels et familiaux. Par la mécanique des liens familiaux, et du fait que les enfants d’immigrés se marient souvent avec des étrangers, l’arrivée d’un seul immigré en France entraîne ainsi l’arrivée consécutive de plusieurs autres immigrants issus du même pays. De sorte que ce n’est plus de la sélection décidée par les autorités françaises que dépend la majorité du flux d’immigration, mais d’une acception automatique fondées sur les lois qui lient famille et migration.

Tout ça est intéressant, mais ne fournit pas vraiment une critique de l’immigration actuelle, à moins de considérer que seule l’immigration économique est légitime. De toute façon ce n’est pas parce que les immigrés arrivent à titre familial qu’ils ne travailleront pas en France, de sorte que ces catégories ne s’excluent pas mutuellement.

C’est le morceau de résistance, la critique des bienfaits supposés de l’immigration qui me laisse sur ma faim. Tribalat démontre pourtant bien quelque chose mais pas que l’immigration est nocive. A la place, elle n’arrive qu’à montrer au mieux que c’est un phénomène relativement neutre. L’immigration a peu d’effets sur les finances publiques, et les études qui en trouvent les trouvent généralement positifs. L’immigration ne sera pas la solution au vieillissement des français et à la question des retraites, même si elle peut y contribuer modestement. L’idée que les immigrés prennent les emplois dont les natifs ne veulent est tout aussi contestable. Enfin la vaste quantité d’études sur l’impact de l’immigration sur les salaires des natifs, convergent vers un impact nul, sauf peut-être pour les bas salaires, et encore il est assez faible (sauf paradoxalement pour les salaires des immigrés des vagues précédentes, de sorte que selon une logique strictement économique, ce sont les immigrés d’hier qui devraient être les plus opposés à l’immigration d’aujourd’hui).

Voilà ce qui est censé nous persuader que l’immigration devrait être sévèrement limitée en France. On voit bien le présupposé : si les immigrants n’apportent aucun bénéfice matériel aux natifs alors il n’y a aucune raison de les laisser entrer. C’est sur cette base que Michèle Tribalat se permet de brocarder les associations de défense des migrants comme des officines “délivrées du réel”.

Comme quoi, les jugements de valeur tiennent une grande place dans la question de l’immigration. Ma réaction à moi à partir des informations que fournit Tribalat serait l’inverse de la sienne : si les immigrés ne causent quasiment pas de dommages économiques aux natifs alors il n’y a aucune raison de ne pas les laisser entrer!

Question de justice globale, le plaidoyer pour une plus grande ouverture des frontières a été fait de nombreuses fois. En un mot, il s’agit de la politique la moins coûteuse et la plus efficace pour réduire les inégalités et la pauvreté mondiale, supérieure à l’aide internationale. Grâce à l’enrichissement des migrants qui quittent la pauvreté et grâce à l’argent qu’ils envoient dans leur pays d’origine, argent qui ne risque pas d’être détourné par des gouvernements corrompus contrairement à l’aide humanitaire. Et ce n’est qu’un argument, le plus fort, en faveur de l’ouverture des frontières, mais il est suffisant en lui-même.

Étonnement, Tribalat fait une brève allusion à cet argument humanitaire en disant qu’il n’est pas sans mérite mais elle n’y revient pas dans le reste du livre. Sans doute était-il trop gênant?

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