lowbrow

A propos de la démocratisation culturelle Bernard Lahire dégage un paradoxe historique intéressant, en se basant sur le travail de l’historien Lawrence Levine : la bourgeoisie, à la fin du XIXe siècle, a exclu les classes populaires du bénéfice des œuvres artistiques en élevant celles-ci au statut d’Art plutôt que de divertissement, puis au XXe a déploré que ces mêmes classes populaires délaissent les manifestations artistiques et ne s’y sentent pas les bienvenues.

C’est que, montre Levine, la distinction stricte Haute Culture/sous culture (Higbrow/lowbrow en Anglais) est plus récente qu’on ne le croit. Au début du XIXe siècle, un spectacle de théâtre n’avait rien de Highbrow : toutes les classes s’y côtoyaient, on discutait pendant la séance, on lançait des invectives aux acteurs, on mangeait, et le public était véritablement partie prenante de la pièce. Pour se faire une idée du public d’un théâtre de l’époque, nous dit-il, le mieux est de regarder le public d’un événement sportif de notre époque.
De plus, les metteurs en scène prenaient des libertés avec les œuvres pour en faire un divertissement agréable : les raccourcissaient, les mélangeait, les entrecoupaient de chansons populaires. Le cadre était bien moins formel et plus « festif » qu’aujourd’hui, par exemple il était attendu qu’on applaudisse à la fin de chaque mouvement d’une pièce musicale à l’époque de Mozart, ce qui est très mal vu de nos jours.

C’est contre cette « culture chaude » que les esthètes du XIXe siècle se sont emportés et ont élaboré la distinction étanche entre l’Art, noble, et le divertissement, vulgaire. En érigeant la « culture froide » comme seule culture légitime, on a donné à l’art la forme qu’on lui connait aujourd’hui : le spectateur est clairement séparé de l’œuvre, se tient silencieux (silence in the face of art), l’œuvre est placée dans un sanctuaire, le musée aux murs blancs ou la salle de concert, propices à la contemplation et à la réflexion. Les manifestations de plaisir sont mal vues et sont considérées comme impropres à l’Art. Enfin l’auteur prend le pas sur l’interprète et celui-ci devient son subordonné, chargé de retranscrire son œuvre de manière fidèle et intégrale.

Première conséquence, le public populaire se détourne de ces lieux de Haute culture pour investir des espaces moins formels comme le bal, le music-hall ou même simplement la rue. On passe ainsi d’un public socialement différencié au sein d’un espace public commun à une distribution socialement différenciée selon le lieu de spectacle.
Seconde conséquence, des œuvre autrefois délaissés par les esthètes car considérées comme trop populaires, comme les pièces de Shakespeare, basculent dans le répertoire de la haute culture et sont sacralisées.

On voit donc bien que le postulat de la « démocratisation culturelle » est historiquement erroné car le phénomène qui a réellement eu lieu est celui d’une « élitisation culturelle » de divertissements autrefois démocratiques.
De nos jour on part du principe que le choix ne se fait qu’entre deux alternatives : « choisir de tenir la masse à distance et vivre le bonheur de l’entre-soi culturel, garanti dans sa pureté, ou choisir de transformer (éduquer, édifier, élever, éveiller, moraliser, discipliner, civiliser) la masse, la faisant accéder à la Grande ou Haute Culture ». N’y a-t-il pas là une hypocrisie qu’on ne pourrait éviter qu’au prix de l’abandon du concept, au fond très récent mais qui n’a déjà plus guère de sens, d’Art ?

Publicités