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D’abord les conditions dans lesquelles elle opérait était loin d’être idéales : sous une dictature, engagée dans une course à l’armement avec la première puissance économique et militaire mondiale. Ensuite parce qu’on la compare aux mauvais pays : évidemment que l’économie soviétique parait moribonde si on la compare à celle du Japon ou des États-Unis mais c’est plutôt à des pays capitalistes avec des systèmes politiques et institutionnelles et avec des cultures similaires qu’il faudrait la comparer. Je suis sûr que le blason de l’économie planifiée sortirait redorée d’une telle comparaison. Mais cette comparaison, ni aucune étude n’est faite.

En fait si vous cherchez les travaux sur l’économie planifiée depuis la chute du mur vous vous apercevez que cela n’existe littéralement pas. Les économistes sont simplement partis du principe que l’effondrement du système soviétique était une preuve suffisante de la faillite inéluctable de toute économie planifiée. Cela est-il bien scientifique, messieurs les économistes?

Pour être charitable, on se base peut-être moins sur la comparaison URSS/USA pour établir la nullité de l’économie socialiste que sur les expériences d’un même pays avec les deux systèmes. Il y a trois cas majeurs : la Chine, l’Allemagne et la Corée. Inutile de vous dire la conclusion qu’on en tire. En revanche en ce qui concerne les pays de l’est le bilan est plus mitigé : ils ont en général connu un effondrement économique total lors du passage à l’économie de marché avant de se ressaisir et de galoper dans les années 2000. On peut attribuer l’effondrement à la thérapie de choc néolibérale qui a alors prévalu plutôt qu’au passage à l’économie de marché mais on peut aussi attribuer la reprise au rattrapage post effondrement. À en juger par la croissance du PIB par tête, il me semble que les performances des années 2000 sont quand même supérieures à la stagnation qui prévalait depuis les années 1970.

Mais revenons à la théorie.
Il y a quatre grands arguments classiques contre l’économie socialiste centralisée, chacun associé à un économiste libéral :

  • L’argument du calcul économique de Ludwig Von Mises. Dans une économie capitaliste les entreprises se basent sur le profit pour déterminer ce qui est produit et ce qui ne l’est pas. Or le profit dépend des recettes totales et du coût total du projet, calculés grâce aux prix de marché.
    L’intuition est simple : entre un projet qui coûte un milliard et qui bénéficierait à 10 000 personnes et un projet qui coute 10 000 euros et qui bénéficierait à 100 000 personnes lequel est le plus bénéfique à la société ? Le second évidemment. La décision économique capitaliste permet de faire ce bon choix grâce au calcul de l’entrepreneur basé sur les prix (c’est ce que les économistes appellent dans leur jargon cocasse « l’égalisation des utilités marginales »). Mais dans une économie purement socialiste, il n’y a pas de prix ! Si le planificateur, doit décider entre deux biens à produire, les informations dont il aurait besoin pour faire ce choix n’existent pas, où alors elles sont bien plus difficiles à obtenir qu’avec un système de prix. D’où de mauvaises décisions de production, avec des biens très utiles mais sous-produits et des demandes insatisfaites, ce qui semble assez bien correspondre à l’économie soviétique.
  • L’argument informationnel de Friedrich Hayek. Il vient compléter l’argument de Mises. Si l’on suit Mises, si notre planificateur arrive à obtenir les informations de production par un moyen autre que les prix, grâce à des enquêtes très poussées auprès des consommateurs sur leurs préférences, à une administration très disciplinée, alors son problème est résolu. Mais nous dit Hayek, dans un article de 1945 assez génial, même si le planificateur arrive à obtenir toutes ces informations pour un instant donné, cela ne change rien car le lendemain ces informations seront fausses. Une machine dans une usine tombera en panne, un salarié tombera malade, une nouvelle mode changera les préférences des consommateurs. La vrai prouesse du système de marché décentralisé c’est qu’il fournit toute l’information dont ce qui décident ont besoin et pas plus et surtout qu’il met à jour instantanément cette information. De plus, il fournit une incitation aux acteurs à dévoiler les informations dont ils disposent au lieu de les dissimuler (alors que le directeur d’une usine en URSS avait plutôt intérêt à mentir pour faire mine de satisfaire les objectifs qu’on lui a fixés).
  • L’argument de l’innovation de Schumpeter. Très simple : dans un système capitaliste, l’innovation procurera à l’entrepreneur un monopole temporaire qui lui procurera des profits énormes. De plus l’entreprise capitaliste est perpétuellement engagée dans une course à l’innovation de peur de se faire dépasser par ses concurrents. Dans une économie planifiée il n’y a aucune incitation à innover, d’où des modèles de voitures qui restent les mêmes pendant des décennies et des technologies obsolètes jamais remplacées.
  • L’argument économico-politique à la Milton Friedman et Hayek. À mon avis le plus décisif, il se trouve dans Capitalisme et Liberté et dans La route de la servitude. Il consiste à dire qu’il ne faut pas séparer liberté économique et liberté politique car sans liberté économique il ne peut pas exister de réelle liberté politique.
    Dans une économie de marché si vous voulez éditer un livre ou un journal aux idées particulièrement impopulaires ou bien produire un film scandaleux, vous trouverez toujours des fonds du moment qu’il y a une demande aussi faible soit-elle. Mais dans une économie centralisée, cette décision incombe en ultime ressort toujours à l’administration et aux politiciens. Autrement dit, sans la liberté de produire quoique ce soit sans que l’État puisse mettre son veto, le pluralisme et la liberté d’expression ne peuvent être que théoriques.
    D’autre part, et là c’est plutôt Hayek qui parle, une économie centralisée nécessite de placer dans les mains des dirigeants politiques et de l’administration une quantité de pouvoir proprement démesurée et aussi une masse d’informations telle que Facebook et Amazon n’oserait même pas en rêver. Cette contrainte risque fort d’entrer en conflit avec les impératifs d’une démocratie.

Je crois que l’argument de Mises n’est largement plus valable dès lors que les ordinateurs et internet fournisse une puissance de calcul et d’échanges d’informations bien supérieurs à ce dont disposaient les planificateurs soviétiques.
L’argument d’Hayek est en revanche plus difficile à écarter mais il est possible qu’avec les Big Data et les appareils connectés on puisse arriver à une actualisation en temps réel très fine des données de production et de l’enregistrement des choix des consommateurs. (Il me semble que c’est l’argument du livre de Paul Mason Postcapitalism qui fait beaucoup parler de lui outre-manche).
Pour ce qui est de l’argument schumpetérien, le livre de Mariana Mazzucato a beaucoup fait pour rendre à l’État les lauriers qui lui sont dus, en montrant qu’il est effectivement un acteur décisif de l’innovation (Steve Jobs, vous savez, il a inventé les angles ronds et blancs mais pour le reste c’est de programmes de recherche lancés et fondés par l’État que proviennent les technologies intégrées à l’Iphone). On peut aussi penser que leur caractère dictatorial et bureaucratique a beaucoup freiné l’innovation des pays du bloc soviétique. Malgré ça, je pense tout de même que l’argument garde sa pertinence, parce que le processus d’essai et d’erreur, d’élimination des échecs et de mimétisme de l’économie de marché n’a pas d’équivalent dans une économie planifiée.
Enfin l’argument des libertés politiques, comme je l’ai dit, me semble très important et pas remis en cause par les nouvelles technologies, au contraire il en sortirait même renforcé.

En somme, il y a de bonnes raisons de penser qu’un système d’économie planifiée, s’il était expérimenté dans une démocratie de notre temps, aurait plus de succès qu’il n’en a eu par le passé. Mais personne à gauche ne propose ça évidemment. Il faut dire la gauche de la gauche n’a jamais explicitement désavoué l’économie planifiée, mais n’en revendique plus non plus l’idée de sorte que les gauchistes contemporains pestent sans cesse contre le capitalisme sans avoir aucun système de rechange à proposer. D’où la résurgence de la « pensée critique », qu’on pourrait aussi appeler le point de vue du paradis (puisque elle se base sur un idéal plutôt que sur une alternative réellement existante pour critiquer), qui est la posture qu’on adopte quand on n’a pas d’idées. Lénine reviens !

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