Le plus sûr moyen de se convertir au nihilisme moral est encore de se rendre compte que si nous décidions de prendre au sérieux notre éthique, alors nous devrions changer notre manière d’agir d’une façon particulièrement emmerdante, ou bien accepter de se considérer comme des salauds impardonnables.

Considérez le scénario suivant proposé par Scott Alexander :
« Un village d’une centaine de personnes quelque part au Congo. 99 d’entre elles sont mal nourries, à moitié mortes de pauvreté et de faim, couvertes de plaies infectées causées par la manque de savon et d’eau propre. Une seule de ces personnes est bien portante, elle habite une charmante maison à étage, un ordinateur portable, et une télé à écran plat. Elle refuse de donner le moindre argent à ses voisins, considérant que ce n’est pas son problème »

Imaginez que vous voyiez un reportage à la télévision à propos de cette personne, est-ce que cela ne vous mettrait pas extrêmement mal à l’aise et en colère ? Quelle personne se comporterait d’une telle manière ? Pourtant la seule différence entre elle et l’écrasante majorité des français est la distance qui la sépare des gens qui meurent de faim. Et Scott Alexander de suggérer que notre morale quotidienne suit une loi de gravitation similaire à celle des corps solides, c’est-à-dire que notre compassion s’exerce de manière inversement proportionnelle à la distance au carré des gens auxquels elle s’adresse.

Mais où commence notre obligation morale ? Si on a le choix de sauver une vie humaine et qu’on ne le fait pas, est-ce forcément mal ? Si oui, j’ai une mauvaise nouvelle. À partir du moment où on l’on a « reproduit sa force de travail » comme dit Marx, c’est-à-dire où l’on est suffisamment bien nourri et logé pour pouvoir travailler et perpétuer son niveau de revenu, alors on peut faire le choix de donner le reste de ce que l’on gagne à d’autres gens qui en ont plus besoin.
Le salaire médian est de 1700€ en France. Admettons que la reproduction de la force de travail corresponde au seuil de pauvreté, soit 800€ par mois. Cela veut dire que l’on peut donner 900 euros par mois à des associations, soit environ 10 000€ par an. Si j’en crois Givewell.org, une fondation chargé d’évaluer l’impact des ONG, un don d’une telle somme à la Malaria Foundation permettrait de sauver deux vies humaines.

Personne ne nous demande de nous astreindre à un tel niveau de vertu. Notre morale nous demande simplement au minimum de ne pas faire pire que nos semblables ou alors juste un peu mieux. D’un autre côté si notre morale est si arbitraire qu’elle est soumise à une absurde loi de de gravitation, je me permets de douter un peu d’elle.
Et je vois à quel point notre intuition morale varie en fonction de la façon dont nous nous formulons nos questionnements moraux. Si l’on se base sur l’observation de notre comportement de tous les jours alors il est clair qu’entre gagner 4000 euros et sauver une vie humaine, nous préférons gagner 4000 euros. Mais combien l’avouerait quand le choix est présenté sous une forme aussi crue ?

Provisoirement, voilà ce que m’inspirerait ces quelques remarques :
D’abord qu’une certaine indulgence vis-à-vis de notre prochain est la bienvenue car la mesure avec laquelle nous le jugeons est d’une construction si arbitraire et illogique que ce n’est pas la peine de la prendre trop au pied de la lettre.
Deuxièmement, qu’il reste malgré tout extrêmement important de donner dans la limite de ses moyens. Pour un habitant d’un pays riche comme la France, donner de l’argent reste encore l’action la plus efficace qu’on puisse entreprendre pour améliorer le monde dans lequel on vit. Ni le travail humanitaire (que n’importe qui sur terre, pauvre ou riche, peut accomplir alors que seuls les riches sont en mesure de donner de l’argent) ni l’action politique (qui est incertaine, et se traduit souvent plus en belles paroles qu’autre chose) ne rivalisent.

Allez sur le site https://www.givingwhatwecan.org/ pour voir où vous vous situez dans la hiérarchie mondiale des revenus et quel serait l’effet d’un don de x% de leur montant.
Allez sur le site http://www.thelifeyoucansave.org/take-the-pledge qui estime quel serait le montant d’un don raisonnable en fonction de vos revenus.
Allez sur http://www.givewell.org/charities/top-charities pour voir quelles sont les ONG qui luttent le plus efficacement contre la maladie et la pauvreté dans le monde.

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