Monique Dagnaud et Olivier Galland pensent que la jeunesse se tire une balle dans le pied en s’opposant à la loi travail, puisque ce sont les jeunes qui sont le plus susceptibles de bénéficier d’une dérégulation de la protection du travail. En effet, les employeurs prennent plus de risques à recruter des travailleurs peu expérimentés et la perspective de ne pouvoir les licencier assez facilement les en décourage tout simplement.

Nicolas Bouzou est d’accord, mais Guillaume Duval le contredit et affirme que la protection de l’emploi n’a aucun effet négatif sur le chômage des jeunes :

Lequel des deux a raison?

D’abord, les deux ont raison de se concentrer sur la population des jeunes car toutes les études montrent que l’impact de la protection de l’emploi sur la population active globale est complètement négligeable.

Ensuite Duval et Bouzou ne parlent en réalité pas de la même chose. Duval utilise le taux de chômage, soit le pourcentage de la population active sans emploi, tandis que Bouzou utilise le taux d’emploi, soit le pourcentage de la population totale (active+inactive) en emploi.
Quel est l’indicateur le plus pertinent? On pourrait penser que l’essentiel est que les désirs des gens soient satisfaits et que ce qui importe est que ceux qui cherchent du travail en trouvent. De ce point de vue il faut utiliser le taux de chômage.
Mais on peut aussi penser que s’il est trop difficile de trouver un travail, une partie de la population va se décourager et cesser de chercher, basculant ainsi dans la population inactive, ce qui constituerait en quelque sorte un chômage caché. C’est ainsi qu’on dit souvent que la reprise américaine est surestimée dans la mesure où, alors que le taux de chômage américain est revenu à son niveau d’avant crise, ce n’est pas le cas du taux d’emploi.
En somme regarder le taux de chômage est nécessaire mais pas suffisant, les deux indicateurs doivent être utilisés.

Cependant aucun des deux graphes présentés ne me satisfont vraiment. Dans le cas de Bouzou, le graphe utilise la moyenne du taux d’emploi sur la période 2000-2014 mais prend uniquement en compte l’indice de protection de l’emploi de l’année 2013, ce qui suppose à tort que la protection de l’emploi n’a pas évolué depuis l’an 2000. Quant au graphe de Duval, il n’utilise que l’indicateur de protection des emplois réguliers. Or la plupart des jeunes en emploi le sont en contrat temporaire, et on peut supposer que c’est pour ce type de contrat que l’analyse importe le plus.

Je me suis donc permis de refaire l’exercice avec mes moyens artisanaux. J’utilise la moyenne de la période 2000-2013 pour chaque indicateur en utilisant les données de l’OCDE et j’élargis l’analyse à 26 pays (contre 17). Je trouve en gros la même chose qu’eux à quelques différences près.

  1. Comme Guillaume Duval je trouve une corrélation négligeable entre protection de l’emploi régulier et chômage des jeunes :

graphe 1

2. En revanche la corrélation avec la protection des emplois temporaires est plus forte comme je le pensais, quoique assez faible :

graph 2

3. Avec la relation entre taux d’emploi et protection de l’emploi régulier, on tombe déjà sur quelque chose de plus substantiel (mais la relation est moins forte que dans le graphe de Bouzou)

graph 3

4. Et si on y substitue la protection des emplois temporaires, on a enfin quelque chose à se mettre sous la dent :

Graph 4

Mais laissons là ces bidouillages et tournons-nous vers ce que les vrais pros ont à dire sur le sujet.

L’étude la plus complète que j’ai pu trouvée est un working paper de la Banque Mondiale qui date de 2012, qui passe en revue toute la littérature sur l’impact de la protection de l’emploi sur divers indicateurs.

Une des choses que souligne l’auteur est qu’il faut prendre ces études avec une certaine dose de scepticisme. En effet elles s’appuient quasiment toutes sur le type d’indicateur synthétique de protection de l’emploi que j’utilise ici, or il y a lieu de penser que de telles mesures sont insatisfaisantes. Il s’agit d’indicateurs relativement arbitraires, qui compressent un ensemble de règles très différentes en un seul chiffre et qui ne tiennent pas compte du degré d’application réel de ces règles, qui varie probablement d’un pays à l’autre. Il est possible que certaines régulations aient plus d’impact que d’autre, et l’interaction entre les différentes régulations n’est pas prise en compte, alors que l’impact d’une régulation donnée pourra avoir des conséquences très différentes en fonction des autres régulations qui sont ou non en vigueur au même moment. De l’avis de certains chercheurs, la notion même de degré de protection du travail n’a pas grand sens, ou alors ne pourra jamais être correctement mesuré.

Cela étant dit voilà le tableau extrait de l’article qui présente le consensus actuel sur la question : epl

Bon alors, la loi El Khomri, pour ou contre?

Le moins qu’on puisse dire est que cette loi est un pari risqué. Elle mise sur une relation incertaine entre emploi et protection de l’emploi, relation qui est de toute façon probablement invalide dans une conjoncture où la demande globale est insuffisante. Et si ce pari est réussi alors elle aboutira au mieux à ce que les jeunes (qui représentent actuellement 10% de la population active) bénéficient d’un taux d’emploi un peu plus élevé et que la durée du chômage soit en moyenne plus courte. En contrepartie de quoi, 90% des travailleurs y perdront clairement, la cohésion sociale risque de se dégrader et les inégalités et la précarité d’augmenter.

L’emploi des jeunes est un enjeu très important et personne ne souhaite démarrer sa vie par de longues périodes d’inactivité. Pour autant le jeu en vaut-il la chandelle?

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