1. Croissance économique ≠ plus de choses

Un argument souvent entendu de la part des anti-croissance est qu’il est impossible d’avoir une croissance infinie dans un monde fini, ce qui s’accompagne souvent d’une référence à l’économiste Nicholas Georgescu-Roegen et au concept d’entropie.

Notre représentation de la croissance économique est profondément influencée par les trente glorieuses et l’émergence de la société de consommation, quand la croissance économique prenait la forme d’une acquisition massive de biens durables : téléviseurs, réfrigérateurs, voitures etc.
Ces deux idées combinées, on en vient naturellement à la conclusion que le matérialisme vulgaire de notre société détruira inéluctablement la planète.

C’est oublier que la croissance ne se réduit pas à l’acquisition d’un plus grand nombre d’objets, mais comprend également la consommation de nouveaux services et l’amélioration des bien déjà existants. Imaginons que, suite à des gains de productivité, les gens décident d’aller plus souvent au théâtre au lieu d’acheter de nouvelles babioles : il en résulte simplement que les salles de spectacle sont plus remplies, sans que plus de biens physiques ni plus de gaz carbonique soient produits. Pourtant il s’agit bien de croissance économique.

D’autre part si l’on consomme plus de biens matériels mais qu’on apprend à les produire en utilisant moins de ressources, la croissance économique peut aller de pair avec une décroissance de l’utilisation des ressources naturelles et de la production de gaz carbonique. C’est d’ailleurs ce qui se passe dans les pays de l’Union Européenne depuis 1990. En France, alors que le PIB a augmenté de 40% entre 1990 et 2009, les émissions de Co2 par habitant ont diminué de 20%.

CO2

Bref, il ne s’agit pas de dire que la critique écologique de la croissance est infondée mais que cette critique ne peut pas se faire a priori.
Au lieu de grandes spéculations théoriques, c’est vers le concret qu’il faut se tourner.

  1. En pratique, difficile de concilier croissance économique et écologie

L’argument est ici autrement plus simple et robuste. Pour le dire sans façons, il est peu probable que nous arrivions à concilier notre rythme actuel de croissance avec nos objectifs  en matière de réchauffement climatique.

Michel Husson l’illustre d’une jolie façon à l’aide d’un « abaque climatique », d’une lecture un peu ardue toutefois.

abaque climatique

Chaque droite du graphique correspond à une réduction donnée des émissions de Co2 (de -40% à -85%), et chaque point de la droite correspond à un couple croissance du PIB/baisse de l’intensité en Co2 du PIB compatible avec cette réduction.

Par exemple si l’on part sur un objectif de 50% de réduction des émissions à l’horizon 2050 (l’hypothèse la moins ambitieuse du GIEC), et que l’on maintient notre cap actuel de 1,5% de réduction annuelle d’intensité en Co2 , il faudrait que le PIB régresse de 0,9% par an pour que cet objectif soit atteint.

Comme le dit Husson : «l ’objectif-plancher  du  GIEC  ne  peut  être  atteint  que  par  une  combinaison  d’hypothèses  très  optimistes  sur  le  rythme  de  réduction  de  l’intensité-CO2  du  PIB  et  l’acceptation  d’un  ralentissement  marqué de la croissance du PIB par tête. […] les données disponibles montrent que seule une accélération considérable – et peu plausible – du rythme de baisse de l’intensité-CO2 permettrait de concilier croissance et baisse des émissions de CO2. »

Un autre argument, notamment avancé par l’ingénieur Philippe Bihouix, est que la croissance actuelle est fondée sur l’exploitation de ressources naturelles (notamment de métaux) destinées à s’épuiser dans les prochaines décennies. Bihouix affirme que cela est aussi vrai des métaux nécessaires à la production des énergies vertes, comme les panneaux solaires ou les éoliennes, si bien que la « croissance verte » est une illusion impraticable. Je ne sais pas si cet argument est valide, surtout si l’on prend en considération le fait que le pic pétrolier annoncé depuis des années est constamment reporté.

Évidemment, tout cela n’a rien de certain puisque l’avenir peut toujours nous réserver la surprise d’un grand saut technologique qui effacera d’un trait de plume toutes ces difficultés, et si l’on a le goût du risque on peut bien se contenter de tout miser sur cette heureuse issue. C’est ce que font la plupart des économistes, qui prévoient toujours l’avenir avec une grande acuité, on le sait bien.

  1. La croissance ne nous rendra sans doute pas plus heureux (mais la décroissance encore moins)

Depuis plusieurs décennies maintenant, des enquêtes mondiales portant sur le bien-être subjectif des gens sont effectuées chaque année. Si l’on admet la validité de ces mesures (personnellement j’en doute), un des faits saillants dégagés est que croissance économique et bonheur suivent une relation concave : La relation est positive mais à mesure que le PIB augmente, l’augmentation du bien-être déclaré ralentit.

bien etre pays

On aurait pu s’en douter : quand vos enfant meurent littéralement de faim, quelques point de croissance qui viendront leur remplir le ventre vous seront certainement plus utiles qu’à ceux qui possèdent déjà une vaste cuisine équipée et deux voitures.
D’où l’hypothèse fameuse de l’économiste Richard Easterlin selon laquelle il n’existe aucune relation de long terme entre croissance et bonheur dans les pays développés.

bien etre pays2

Ce fait stylisé a été contesté par d’autres chercheurs et le débat se poursuit, mais ce qui est vraisemblable c’est que la corrélation de long terme est relativement faible. Si l’on fait peser dans la balance la dégradation probable du bien-être induite par le réchauffement climatique, alors persévérer dans la voie du « bonheur par le PIB » apparait d’autant moins raisonnable.

  1. Croissance ≠ consumérisme

Comme je l’ai dit, il faut se garder d’assimiler la croissance à l’extension perpétuelle de la société de consommation. La croissance économique, c’est aussi une meilleure protection sociale, des soins médicaux de meilleure qualité, ou encore des politiques éducatives et culturelles plus ambitieuses. Si les écologistes prenaient ce fait au sérieux, continueraient-ils de tourner en dérision l’idée que la croissance puisse être une source de bonheur ?

dépenses sociales

La décroissance, ce serait aussi ça : des retraites moins généreuses, des soins hospitaliers dégradés, des profs moins nombreux et moins payés. La croissance, c’est de gauche.

  1. La croissance, on ne sait pas faire

On parle de libérer la croissance, on parle d’entrer dans la décroissance mais sait-on seulement comme influencer l’évolution du PIB ?

La récession économique, oui, facile. Le gouvernement vénézuélien est actuellement en train de se prendre cette dure réalité en pleine poire : non, on ne peut pas faire n’importe quoi avec son économie, si on mène un cocktail de politiques micro et macroéconomiques désastreuses ça donne une belle récession voire une dépression économique. Et du chômage, et de la pauvreté.
Je ne crois vraiment pas ce que ce soit ça l’idéal des décroissantistes. La décroissance, après tout, c’est la dépression heureuse.

Il semble à vrai dire que, pourvu que le gouvernement ne fasse pas trop n’importe quoi, le PIB soit essentiellement déterminé par l’état des forces productives, de la technologie en somme. Les politiques de croissance ont vraisemblablement des effets qui vont de modérés à nuls.

La croissance, une fatalité donc ? Il y a bien une variable sur laquelle le gouvernement peut agir, qui est un déterminant important du taux de croissance : c’est le temps de travail.  L’idée est simple : au lieu de consacrer nos gains de productivité à acheter plus de choses, on les utilise pour prendre du temps libre. Ce serait d’ailleurs la seule façon de faire de la décroissance sans que le taux de chômage augmente.

Cela permettrait certainement de réduire nos émissions de gaz carbonique. Et la réduction du temps de travail, en France, on sait faire : ça fait un siècle qu’on s’y exerce.

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